Une rêverie prend Corps

Les Echappées ont vu le jour après de nombreuses nuits, passant peu à peu du rêve à la réalité au printemps 2010.

J’eus de plus en plus présentes à l’esprit des femmes en errance, non pas désoeuvrées mais à la recherche d’un ailleurs offrant à leurs intériorités de s’épanouir sans heurt.

Je les ai imaginées venant des rivages proches ou lointains de la Méditerranée, m’inspirant des itinéraires familiaux réels de chacune des artistes invitées.

Se rencontrant en chemin, elles décident de partager la route, après avoir fui d’un commun accord et sans s’être concertées des lieux de foule et de festivités ne correspondant plus à leur humeur vagabonde.

S’extirpant des hommes pour s’abandonner à leurs insaisissables divagations, elles se retrouvent, sans but précis, dans des lieux solitaires livrés à l’abandon, de la nature sauvage aux friches industrielles. Elles investissent des espaces désertés parfois situés au coeur de la ville affairée et tonitruante, qui deviennent d’impromptus partenaires de danse le temps d’un infini soupir.

Ces rencontres éphémères sont une invitation à partager l’infime vibration de l’instant.

Le temps s’en trouve comme suspendu, à l’image des sphères intérieures qu’elles parcourent et qui demeurent inconnaissables ; temporalité propice à la contemplation, dévolue à la rêverie.

Après l’aridité sauvage des calanques marseillaises, elles arpentent une usine à l’abandon, entre nature et vestige industriel. Musardant au gré des chemins, elles traversent un hangar de chantier naval, se reposent à l’ombre d’une terrasse dominant la ville comme la mer, se séparent le temps d’un détour par un ancien château d’eau, un champ de containers, un lac aux rives argileuses d’un rouge éclatant.

Seuls comptent la qualité d’évasion et le décalage inespéré d’avec le lieu d’élection d’un délassement imprévu. Naissent des jeux d’opposition entre elles, tenues de soirée, chauds manteaux de fourrure, et l’architecture qui les enveloppe. Fugitif pas de côté.

S’entremêlent plusieurs fils tissés ensemble comme ceux du rêve – odyssée intérieure dont des bribes surgissent à la surface consciente ; du voyage – aventure consciente nourrissant le songe ; des sensations, de la féminité, de l’abandon et la solitude, de la fugue et la liberté.

Traversée intime, résonance, écoute et silence relient ces femmes qui déambulent et dansent leur appétit secret d’être au monde.

Liena Mikhaïlovna, Fille de l’Air.

Femmes non identifiées

échappées d’un tournage de photos de mode

échappées d’un asile, après avoir trouvé des robes dans le grenier, des folles qui jouent à être des dames

échappées d’une soirée mondaine superficielle et étouffante, loin de leur nature profonde

femmes du monde de retour à leur état sauvage

échappées d’Emmaüs

figurines échappées d’une brocante ou d’un magasin d’antiquaire et devenues vivantes

réchappées des prédateurs

réchappées de l’homme noir

réchappées de leur prédateur intérieur, des prédateurs extérieurs, juste après l’harassante lutte pour leur survie

le sens profond est là, dans la psyché, dans les ravages intérieurs, parfois vécus aussi au dehors.

elles sont là, juste après le dernier combat contre l’horreur destructrice en soi autour de soi

échappées numineuses

échappées après avoir été captives

libres en elles hors d’elles au dedans au dehors

vagues intérieures flots extérieurs

réchappées de la destruction psychique

échappées vers la conscience pleine et pacifiée d’elles-mêmes

« savoir fureter: la clé de la connaissance »

échappées de l’ombre après y avoir longtemps erré

apaisées après avoir rassemblé toutes leurs forces pour la lutte, après avoir remporté une guerre sur elles-mêmes

lumineuses après la longue fatigue/chasse

échappées, sauves, vivantes, réunies

au repos après l’ultime assaut

guerrières en pause

guerrières après dépôt d’armure/ le dépôt des armes

échappées de l’aliénation